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Un enfant, si je veux ?

C’est drôle ce qu’on peut se tromper des fois.
Moi qui aime tout anticiper, je me suis bien loupée.
Je ne suis pas de celles qui font un plan carré, déterminé, et s’y accrochent ensuite contre vents et marées, moi je suivrais plutôt les éléments. Mais j’aime avoir envisagé d’avance tout ce qui PEUT se passer. Et cette vie-là, je ne l’avais pas vue venir. Merci les vents, c’est mieux que tout.

J’ai 10 ans.
Ma vie est éclatante, mi-bizarre mi-banale, et elle me plaît. J’explore, je dévore, je ris.
Je sais pas trop combien je vais vivre, d’après les docs pas très longtemps, mais qui sait ? Et si je vis, ça sera quoi ma vie ? Dans quel état ?
Je n’ai pas de modèles à l’époque, pas de figures adultes handis, il va falloir s’inventer seule.
Apparemment tout le monde s’accorde « Elle est intelligente, elle fera des études ». Alors ok, j’irai ailleurs. Ce chemin qu’on me tend, bien trop fastoche. Je ne suis pas votre leçon de vie, moi je veux un truc plus subversif, j’irai là où on ne m’attend pas, voyons voir… Je veux être mère !
Banalité pour presque toutes, hypothèse insensée pour ma pomme. Personne ne l’envisage « dans mon état », alors je n’en parle pas. Je réfléchis. J’aime déjà bien ça, réfléchir beaucoup. J’ai peur que ça ne soit pas possible, comment pourrais-je porter une grossesse ? Porter l’enfant ensuite ? Gérer son quotidien ? Et si je meurs ? Est-ce que c’est correct de donner vie à un orphelin programmé ? Ça m’empêche un peu de dormir, mais y a pas encore internet alors je garde mes questions sans réponses. 

J’ai 20 ans.
J’ai pas eu d’adolescence, je sors d’un tunnel moche, étouffant, mais je revis.
Je me construis, j’invente mon autonomie, ma liberté. Je commence à piger ce que ça peut être, mon avenir, et j’adore ça. J’expérimente encore, j’apprends, je me marre.
Mais au fond, toujours les mêmes insomnies. Mes potes sont loin de ces préoccupations, bof, ils ont le temps eux.
Je commence à grappiller quelques réponses. Techniquement, une grossesse semblerait possible. Risqué mais possible. C’est rare, mais certaines pionnières l’ont fait. Le flou se dissipe, mais reste cette culpabilité irrésolue : Est-ce que c’est éthique de faire un enfant quand on a une espérance de vie limitée ? Comment je lui donne les armes pour y faire face ? Est-ce qu’il ou elle m’en voudra ?
De toutes façons l’amour me boude, alors la question n’est pas à l’ordre du jour. Alors pourquoi je m’embête avec ça ? Je balise le terrain. Le jour venu, je serai prête.

J’ai 30 ans.
J’en crève.
Ok, j’ai bien compris, je vais pas crever tout de suite, j’ai le temps d’élever un môme, raisonnablement, et putain je suis sûre que je serai la meilleure des reums. J’ai tout prévu, scrupuleusement. J’ai même fait la paix avec ma conscience, alors let’s go destin viens me chercher. Destin pourquoi tu viens pas ?! 
Les potes qui s’en fichaient procréent maintenant négligemment à tour de bras. Leur routine, le trou dans ma chair.
L’amour me boude toujours, et c’est pas gai mais là surtout dans l’immédiat, surtout ça bloque ma vocation ! C’est trop couillon, je suis si prête ! Puis être une femme et ce putain de compte à rebours.
Je sais qu’à 40 ans il sera trop tard. Je sais que mes 40 ans seront un drame, qu’ils me transperceront le giron. Et que peut-être après, seulement après ce renoncement, je pourrai classer le dossier et me bricoler un peu de sérénité. Commencer une autre vie. Je redoute ce renoncement autant que je l’espère.
En attendant, je ne lâche rien. Et si je prenais des chemin de traverses ? Et si je faisais ce môme seule, insémination ? Et si je le faisais à plusieurs, coparentalité ? Au quotidien, sur qui je pourrais compter ? Je balise encore le chemin, je fomente des plans d’enfer. C’est un pari démesuré, mais franchement je m’en crois capable.

Demain j’ai 40 ans, et je viens de me rappeler par hasard cette deadline redoutée.
J’ai pas d’enfants, mais une sérénité de dingue. J’ai pas attendu de renoncer pour ça, d’ailleurs est-ce que j’ai renoncé ?
Le poids c’est envolé par un beau matin de matin de mes 35 ans. Tiens, ça fait longtemps que j’ai pas pensé à ça… Tiens, ça ne fait plus mal quand j’appuie là ?
Aujourd’hui, je n’ai pas d’enfants et je n’en manque pas. Si ce truc plus qu’improbable survenait demain, je sourirais, je réfléchirais.

Je ne manque pas d’enfants, j’en ai plein dans ma vie. J’aime ceux qui m’entourent, des petits, des grands, et ils me le rendent plutôt bien. Je savoure toujours leur compagnie. On se marre beaucoup, on s’échange des regards brillants de complicité tendre, ils me font grandir et je pense faire ma part de transmission dans ce monde qui n’est pas seulement brute.

Je ne manque plus d’amour, j’en ai plein. Des petits des grands, tous me nourrissent et me tiennent chaud. Je prends soin d’eux, ils prennent soin de moi, on se tisse de cocons. Famille choisie, foyers de coeur, n’empêchent pas que le sang batte.

Je ne manque pas de liberté. Le handicap m’en grignote bien un peu, mais je fais jaillir mon temps restant dans milles projets magiques. Évidemment, plus tôt ça ne m’aurait pas consolée, moi j’étais prête à sacrifier sans broncher toutes mes libertés sur l’autel de la maternité. Mais aujourd’hui, lucide, je les chéris tout particulièrement.

Je n’ai plus besoin de prouver que je peux être celle qu’on attendait pas. Moi-même je me surprends encore souvent et j’aime toujours autant ça. Mais il y a tellement d’autres façons d’être audacieuse et de sortir des lignes attendues. Mille autres façons d’être femme.

Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne sais pas pourquoi il y a eu ce besoin, impérieux, douloureux. Je ne sais pas davantage comment il a disparu. Mais je sais que ce cheminement m’était nécessaire. Il balisait celle que je suis. 

J’ai 40, et je ne voudrais pas en être une autre.

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7 Comments

  1. Je lis ça avec des mois de retard. Et du coup je me demande si je t’ai souhaité ton anniv’ via Twitter. UUUUH.

    J’ai eu un passage compliqué sur la question d’avoir des enfants entre 30 et 33 ans, quand ma soeur et mon beau-frère travaillaient à avoir le premier et se plaignaient de ne pas y arriver tout de suite. (Au point qu’un soir j’ai explosé quand ils se sont plaint pour la n-ième fois que “oh là là, ça fait un an qu’on essaie”). Et puis N°1 est arrivé, et j’ai découvert qu’être tonton c’était très bien. Avec l’avantage non négligeable : quand t’en a marre tu peux les rendre à leurs géniteurs. HIN HIN.

    Flash forward 2020, j’en veux plus, et mon sugar baby n’en veut pas non plus. All’s well 🙂

  2. Joli billet… plein d’optimiste.
    NB: j’en déduit que tu as retrouvé tes identifiants 😉

  3. Ce texte a beaucoup de force.
    Le lire m’a fait un bien profond, auquel je ne m’attendais pas.
    Le sentiment de ta fécondité. Alors certes, pas d’enfant sorti de ton ventre, mais cette réalité qui transparaît : « mile autre façon d’être femme », et au préalable tu as décliné lesquelles.
    Tu n’écris pas souvent « ici », mais souvent je t’évoque en moi.
    Moi qui ai eu 40 ans il y a 30 ans… je suis toujours là et je n’en reviens pas. J’avais dit à ma compagne de vie, au début des années 70 : — tu sais, il faut que tu saches qu’à 40 ans je serai mort ! Un polio ça ne vit pas vieux…
    Finalement qu’est-ce qu’on peut dire comme connerie dans une vie… tout du moins moi.

  4. Ce texte est d’une grande beauté.
    (du coup j’ai envie d’écrire un billet sur le sujet des choses ou projets auxquels on pense énormément à un moment donné, parfois long, puis soudain c’est passé et on ne sait pas vraiment pourquoi)

    C’est vrai que tu as bien le “truc” (contact naturel et facile) avec les enfants. Quelque chose que bien des parents biologiques n’ont pas.

  5. Prem’s. (C’est comme ça qu’on commente soir les blogs non ?)

    • celinextenso celinextenso

      Bravo, tu as gagné (rien) !!! ^^

    • Sans blague, c’est beau de lire ça. Vieillir c’est renoncer à plein de trucs, j’ai fait ma part de renoncement, j’en ai d’autres à faire. J’aimerais avoir autant de grâce que toi pour ça.

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