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Je ne suis pas une femme like you

(C’est pas parce qu’on va parler de trucs sérieux que je vais me priver de vous mettre une chanson pourrie dans la tête.)

Disclaimer : ça fait 6 mois que je prends des notes pour cet article, et toute la vie que je réfléchis à ce sujet. J’évolue constamment, je comprends des choses, je reviens sur d’autres, mais à un moment il faut bien trancher. Prenez-le comme un instantané révocable dans mon cheminement)

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J’ai toujours eu du mal avec mon genre.
C’est le lot de beaucoup de meufs, bien sûr. Une femme subit tellement d’injonctions qu’elle ne se sent jamais à la hauteur, elle doute d’elle-même, serait-elle une anomalie ? Je crois que c’est un questionnement courant.

Mais attendez, moi c’est pas ça. Moi je parle de l’impossible positionnement d’une meuf handi, c’est vraiment autre chose.
Ça me semble aussi une interrogation bien répandue, chez les personnes handis, mais je ne sais pas pour qui exactement. Les types de handicaps modulent sans doute beaucoup l’affaire, j’ai l’impression que mon expérience est liée au combo « handicap physique très visible + de naissance », mais écoutez je ne vais pas faire de généralité et plutôt parler de moi. Ça tombe bien j’adore ça.

Longtemps ce fut un questionnement diffus. Enfant je n’aime pas tellement les trucs de filles, les Barbies, le maquillage et les potins, mais ça me tiraille différemment. Je sens qu’il y a autre chose, plus profond. Ça n’est pas que je ne colle pas aux injonctions féminines, c’est que… On n’attend même pas ça de moi !

Très jeune gamine, beaucoup trop jeune, je m’accroche démesurément à l’idée d’être mère. Idée rouge et rageuse, de larmes et d’insomnies, puisqu’à l’époque, le projet semble perdu d’avance : mon handicap paraît incompatible avec une grossesse, mon espérance de vie trop courte pour élever des des enfants (tout cela était finalement faux, mais aujourd’hui qu’importe). Je m’y accroche d’autant plus, je prends ça comme un affront, un défi, le chantier de ma vie.
Si aujourd’hui les enfants me font toujours bien kiffer, avec le recul je pense qu’il s’agissait avant tout d’une place à prendre. Et quoi de plus validant pour une femme, aux yeux de la société que la maternité ? Cette place où personne ne voulait m’envisager, je voulais l’arracher.

À 35 ans, à ma grande surprise, cette idée fixe m’a quittée.
À 35 ans aussi, il se trouve aussi que je suis entrée brusquement dans le game de la séduction (on a failli attendre, dis). J’ai enfin plu, et avouons-le, ça aussi c’est un sacré ancrage dans le genre. (jusqu’au jour où je deviens bi, mais ne nous éparpillons pas :-))
En parallèle, mes cercles deviennent féministes et je découvre que les filles c’est pas toujours barbant, que ça peut être badass et drôle. Ces meufs là, au détour d’une phrase m’appellent « meuf » en retour, et tout s’allume. « Ohlala je rentre enfin dans une case !» Ça m’émerveille. Ça ne change rien fondamentalement, mais pardon : rentrer dans une case, j’ai tellement pas eu l’habitud. Quel confort, quelle économie d’énergie, quel repos pour l’esprit !
Pendant quelques années, j’ai savouré ce répit identitaire. J’ai joué un peu avec ma nouvelle vie, mon image accidentellement gagnée. Je n’ai pas davantage adopté les codes féminins, j’ai au contraire pris plaisir à surprendre, détourner. Piéger mon genre comme un jouet de farce et attrapes.

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L’an dernier ça m’a repris brutalement. Je me suis mise à pleurer des rivières devant chaque réflexion sur le concept de genre (et quand t’es féministe, c’est chaud). Ce truc profond était toujours bien là. Le jeu était sympa, facile, je savais faire et j’aurais pu continuer. Mais ça me grattouillait toujours désagréablement. Fraude. Me chuchotait « Ça fait longtemps que t’as pas fait d’insomnie, non ? ». Me terrassait à nouveau.

Pourtant personne ne dénie jamais frontalement mon statut de femme. Mais moi… Est-ce que je suis une meuf ? Bof. D’ailleurs c’est quoi une meuf ? Et si je ne suis pas une meuf je suis quoi ? Un mec trans ? Bof aussi. Ça ne frétille pas moins, pas plus. Est-ce que je suis non-binaire alors ? Pfff… J’aimerais pouvoir dire oui, mais désolée, bof, bof, bof. Voire même non.
Bon, mais alors c’est QUOI le problème à la fin ?
Moi-même, je ne comprends pas ce que je veux, mais alors qu’est-ce que je pleure.

Tout le monde essaye de me rassurer « Mais enfin si, tu es une une meuf, regarde, tu vis tel truc comme nous, et puis tel autre, tu es lé-gi-time ». Loin de réussir à m’apaiser, ces tentatives me mettent en rage, tellement elles sont à côté de la plaque.

Affûtant mes couteaux en féminisme, je vois de plus en plus clairement les mécanismes sociaux qui constituent l’expérience d’être une femme. Et je me vois systématiquement en creux, en négatif. Et même quand parfois ça rejoint mon expérience, ça sonne faux, ce ne sont pas les mêmes mécanismes.

J’égraine les thèmes, et je peux jouer à les dispatcher selon les genres :

Comme une femme, on se permet de me toucher sans mon consentement. Mais pas les fesses ou les seins de façon sexualisée, non. Moi c’est plutôt comme un petit enfant : on me caresse la tête, la joue, le bras, avec compassion et attendrissement.

Comme un homme, je suis la reine du bitume. Dans la rue quand une femme croise un homme, les études montrent que c’est systématiquement la femme qui s’écartera, l’homme ne dévie jamais de sa trajectoire, sûr de son droit d’occuper le territoire. Dans la rue, hommes comme femmes me cèdent le passage. S’écartent ostensiblement, bien plus que nécessaire, s’excusant comme d’un crime de lèse majesté. Et passent le message à grand bruit “Poussez-vous, poussez-vous, laissez-a passer ! Tu vois pas que tu gênes ?!”.

Comme une femme, je suis la confidente. La personne de confiance, intrinsèquement bonne, généreuse, et pure. Incapable de perfidie, un angelot. Un parcours de supposées souffrances m’auraient fait développer une immense sagesse, une empathie sans borne. Et puis je suis forcément disponible h24, puisqu’on me suppose isolée, sans véritable vie sociale, héhé pratique.

Comme une femme je subis des injonctions vestimentaires. Mais comme personne : on me veut en jogging unisexe. On me tend des vêtements pratiques à enfiler. Il n’est jamais question de mettre mon corps et ses atouts en valeur, juste de cacher le handicap, et moi avec. Parce que le valide est un petit être fragile, il faut le préserver de nos réalités hors cadre. Même les enfants ont des vêtements plus sexualisés que les nôtres (pas que j’approuve, hein). Comme une femme, on veut mon corps normé, mais pas dans un but de séduction. On ne traque pas mes bourrelets, mais mes déformations. Quitte à me faire opérer, quitte à n’y gagner aucun bénéfice fonctionnel. Sois droite et tais-toi. Et peu visible si possible.

Comme un homme, on valorise avec force mon intelligence et mon humour. Comme un homme, je séduis en misant tout sur ces armes. (J’ai appris que les femmes s’efforçaient massivement de cacher leur intelligence pour ne pas faire peur, je n’en suis toujours pas remise.)

Comme un homme, je n’ai jamais été harcelée, agressée, draguée, insultée… dans la rue comme ailleurs. Je n’y pense jamais quand je me promène, on ne m’a jamais dit d’être prudente, de faire attention à ne pas m’habiller de façon provocante. Je suis pourtant plus vulnérable que n’importe quelle femme, ça pourrait ô combien, je le sais. Mais écoutez, à force d’être ignorée dans l’espace public, ce truc qui semble constamment présent à l’esprit de toutes les femmes ne m’a jamais même effleuré.

Comme une femme, je mets un point d’honneur à prendre soin des autres, rendre service. Je suis dans le care, mais parce que personne n’attend ça de moi. Puisqu’on me considère incapable et dépendante, non seulement je veux m’assumer seule, mais aussi me rendre utile. Ça n’est pas obéir à une attente, c’est au contraire une reprise de pouvoir, un contre-pied qui rétablit un peu d’équilibre. Faire mentir vos schémas par esprit de contradiction.

Comme un homme, j’exploite le travail (gratuit ou salarié) des femmes : Pas dans une démarche choisie de domination, bien sûr, mais c’est un fait : les métiers du care sont majoritairement féminins, et dans les familles, ce sont nos mères, nos sœurs qui se sacrifient pour nous donner du temps, du soin, de l’attention. Je suis celle qui demande, celle qui embauche. En revanche personne n’exploite jamais le mien, ni salarié ni gratuit, ça n’est pourtant pas faute d’essayer de me rendre indispensable.

Comme une femme, je souris. Je souris pour ne pas déranger, je planque mes besoins et débordements sous le tapis. Ma palette d’émotions doit bannir la colère. Le discours général, Téléthon et compagnie, le martèle comme une prophétie auto-réalisatrice : je suis une leçon de vie, courageuse, positive. Je souris tou-jours !

Comme une femme, on étouffe ma parole, on me la coupe, on ne lui donne aucun crédit. Il faut dire que c’est tentant, je suis toujours accompagnée d’un ou une auxillaire valide, alors pourquoi s’emmerder à me parler, me regarder ? Le valide avec moi sera toujours considéré comme le meilleur expert de moi-même.

Comme une éternelle enfant, on considère que je n’ai pas de vie sexuelle. Je suis désexualisée, partenaire inimaginable, indésirable par essence. C’est tout simplement impensable. D’ailleurs les personnes qui désirent ou fantasment sur des personnes handicapées sont perçues comme comme les pires perverses, pas loin des pédophiles, alors que fétichiser des personnes grosses, racisées, ou trans (tout problématique que ça soit) est reconnu comme socialement acceptable. Quand les femmes rejettent à raison l’hyper-sexualisation dont elles sont victimes, à tout bout de champ, je ne peux pas me sentir concernée.

Donc comme un homme, je peux parler de cul et me dénuder aussi grassement que je veux, personne ne me traitera de salope. Je joue inlassablement à chercher la limite, il me semble qu’elle ne viendra jamais, et j’avoue que ça me fait beaucoup marrer . C’est un des trucs qui m’amuse le plus dans le fait d’être une meuf handi (mais c’est au prix du point précédent qui, lui, pèse un Valls mort)

Comme une femme j’ai été mature très jeune. On considère que les filles grandissent plus vite, sont plus sages, plus raisonnables que les garçons, éternels inconséquents foufous. Moi j’ai surtout l’impression que quand tu grandis proche de la mort, avec de nombreux soins, contraintes et limitations, que tout le monde te considère avec gravité, ce sont des choses qui arrivent.

Comme un homme, je n’ai jamais subi de pression pour me réaliser dans le mariage et la parentalité. On envisage ma réussite dans les domaines sociaux et professionnels, je n’ai qu’à me soucier de moi et de mon épanouissement. Évidemment puisque je n’ai à vos yeux vocation ni à baiser ni à procréer Bien sûr c’est là aussi lié à cette connerie pesante d’invisibilisation asexuée. Mais je n’ai jamais grandi avec cette injonction, comment nier que cela éloigne considérablement mon expérience de celle de mes « semblables », de mes demi-sœurs ?

Comme une femme, j’ai appris à ne pas déranger, à toujours tenter de me faire discrète. Mon gros fauteuil attire déjà bien assez l’oeil comme ça, dans un restaurant on soupirera que je gène le passage, alors dans une pièce j’ai appris à viser les bords, sinon les coins.

Comme un homme, je n’ai pas peur de vieillir. Parce qu’on perd quoi en vieillissant, la désirabilité et la santé ? Hé hé, jamais eu jamais perdu ! Et puis je pensais mourir jeune, personne ne me projetait adulte, alors encore moins vieille. Et encore aujourd’hui, à 40 ans passés, je dois lutter pour ne pas être infantilisée. Alors va de retro crèmes anti-âge et colorations, moi je chéris outre-mesure mes premières rides et cheveux blancs, ma ménopause précoce est une fête.

Comme personne, j’ai même des toilettes non genrées, homme, femme, handi ! Personne ne sait quoi faire de moi. Homme handi ou femme handi ? Soudainement la division genrée devient négligeable.

***

Si j’étais un homme handi ? J’ai l’impression que ça changerait si peu de choses, structurellement… Au sein de ma classe, je ne me sens pas opprimée par les mecs handis. Ils ont sûrement un peu plus de facilités sociales que nous, certains thèmes s’articulent différemment. Les meufs handis, en cumulant deux oppressions, se trouvent sans doute un peu plus bas qu’eux, mais structurellement, il me semble que rien ne nous place directement sous eux… J’ai l’impression qu’on se rejoint surtout très, très loin sous les hommes et femmes valides.

Est-ce que je veux être une meuf, coller aux stéréotypes ? Hell no, je ne peux pas décemment dire ça. En temps que féministe, je passe mon temps à lutter contre eux, tenter de les défaire. Rien de ce qui fait la condition féminine ne m’attire vraiment, alors pourquoi me forcer ? Est-ce que j’aurais la faiblesse de penser qu’on changerait mieux un système « de l’intérieur », comme d’aucuns aimeraient réformer en douceur la police, le Téléthon ou la politique française, alors qu’il n’y aura de salut qu’en faisant tout péter, abolition et révolution ?

Mais en attendant, je suis quoi, je fais quoi ? Mon cerveau fait des aller-retours et s’épuise, je ne sais plus quoi revendiquer, ou placer mon curseur, et ce flou est très inconfortable.

Je pourrais me dire non-binaire mais je n’en ai pas envie. Je ne suis pas « Non-binaire » je suis « Non-binarisée » et c’est une expérience très différente. J’aurais trop l’impression de céder à la contrainte, au rejet que je subis. « Ok vous avez raison, je suis inadéquate, je suis ce monstre loin de la norme ». C’est peut-être pas idiot comme stratégie, revendiquer être freek, le retournement du stigmate c’est quelque chose que de nombreuses communautés ont fait. Mais pour l’instant au moins, je ne m’y vois pas.
Parce que m’associer à des personnes qui choisissent de s’identifier comme tel en rejetant leur genre initial ne ferait qu’invisibiliser ma problématique, de la même façon que me noyer dans la classe des femmes.
Et surtout, ça me semblerait une source d’inconfort, d’instabilité, qui rongerait toute mon énergie. Je suis casanière moi, non allez rendez-moi ma case, même si elle ne veut rien dire.

Alors de guerre lasse, par faiblesse, je me dis femme.

***

Mais si je bute autant sur la réponse, c’est peut-être que la question est mal posée.

Si le genre ne se préoccupe pas de moi, je devrais bien en faire autant. Vouloir absolument y trouver ma place, m’y conformer, c’est peut-être même validiste ?
M’obstiner à vouloir à tout prix « comprendre mon genre » ne fait que camoufler la vraie question : qu’est-ce qui m’éloigne de l’échiquier du genre ?

Mon genre est juste : non pertinent, erreur 404. Chercher à m’y positionner est vain. Je ne suis pas genrée, ou si peu, je suis avant tout : handi.
Handi n’est pas non plus mon genre, soyons sérieux, handi est une identité qui me prive de genre et plutôt que lutter pour y trouver ma place, je gagnerais à défaire les broussailles qui entravent mon passage.
Il faut que j’arrête de pleurer face aux définitions du genre qui m’excluent, je dois tourner cette colère contre le validisme. Ne pas me tromper de coupable.

La société est basée sur un système de genre, et avoir un genre est un privilège valide. Ou un boulet, sans doute. Et si je l’avais, je le combattrais comme vous, mais je n’en suis pas là. Comme une étape, je dois savoir d’où je viens avant de revendiquer une case ou non.

***

Le fond de ma colère, c’est pas le genre, c’est le féminisme valide et ses oeillères.

Il y a chez mes comparses un malaise palpable quand j’exprime mes doutes, et un besoin compulsif de me rassurer, de me valider dans mon identité de femme. Elles cherchent à se raccrocher à la moindre similitude, quand j’explique que mon expérience diffère. Ensuqué de sororité et de bienveillance automatique, le milieu n’a qu’un mot à la bouche « Toutes ensemble toutes ensemble, ouais ! Ouais ! »

Je comprends le besoin de faire corps, de se rassembler pour mieux lutter. Je milite ainsi, je ne vais pas dire que ça n’a pas de sens. J’ai créé les Dévalideuses, un collectif handi-féministe, et c’est peut-être le truc dont je suis le plus fière. À titre personnel aussi ça a compté, j’ai évoqué ces premières fois où l’on me donnait du « meuf ». Être reconnue, appartenir, évidemment ça nous renforce.

Mais me forcer à m’identifier femme « comme vous », c’est me faire porter un coût terrible, de conformité et de dissimulation.
Quand vous m’assimilez, vous me désignez l’ennemi « homme » à abattre, comme quand on est gosse. Par loyauté, je veux bien grossir vos rangs, mais ça ne résoudra pas mon problème. Et moi, mon ennemi « valide », à quel moment je le prends à bras le corps ? À quel moment vous aussi êtes loyales envers moi ?

Le validisme, ça n’est pas seulement l’inaccessibilité des luttes, réunions, manifestations. C’est aussi notre absence totale de vos théories.

Alors ok pour le rassemblement, mais pas aveuglément. Pas au prix de l’uniformisation, de l’invisibilisation des marginalités complexes.
Pour moi, pour nous meufs handis, mais aussi pour vous je crois.
Je pense que mon vécu dit quelque chose. Je ne sais pas encore ce qu’on peut en tirer, mais on a toutes besoin que vous l’entendiez.

Femme fatale playmobil, debout sur un fauteuil roulant, une scie à la main, sourire carnassier

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