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Mois : février 2020

Assistance sexuelle : droit au cul ?

Qu’est-ce que je lis, madame Cluzel veut rouvrir le débat sur l’assistance sexuelle ? Ah parce qu’il avait jamais été fermé ?

Ok, ok. On est pas dupes, on voit trop bien la grosse ficelle politique qui vise à détourner l’attention, et on a pas envie, mais on y échappera pas.
Alors imaginons un jeu marrant : le débat, c’est nous.
On explique, on questionne, on débat, et les valides écoutent.

Mais avant de discuter cette « solution », prenons un peu de recul.

Petit rappel utile : LA sexualité des personnes handicapées n’existe pas plus que LA sexualité humaine. Nous sommes homos ou hétéros, kinky ou vanille, mono, poly, asexuels, et mille autres nuances.
Et puis bien sûr, LE handicap est aussi une chimère polymorphe. Le handicap ne troublera pas de la même façon une personne trisomique, tétraplégique, ou malade chronique. 
Et nos identités ? Nous avons tous les âges, tous les genres. Nous sommes de toutes cultures et classes sociales.
Et vous pensez sérieusement détenir LA solution à tant de diversité ?

Mais bon d’accord, ça n’est pas inintéressant d’y réfléchir. On ne va pas nier que le sujet pose question, que nos sexualités sont souvent entravées. (Hors BDSM je veux dire)
C’est vrai qu’il y a un truc.
Nos sexualités font souvent face à de nombreux freins, que ne rencontrent pas les personnes valides. Oh elles en rencontrent bien d’autres, bien sûr ça n’est facile pour personne. Mais là, il est question de nos particularités, et il y en a quelques unes. 

De l’assistance sexuelle comme palliatif à un manque ?
C’est vrai, certaines personnes handicapées, des hommes, des femmes, connaissent un manque de contact charnel, une solitude, un manque de confiance en soi, parce qu’elles n’ont jamais eu d’expérience sexuelle, ou que ça fait longtemps. Elle aimeraient faire appel à un.e professionnel.le. Pour jouir aussi.
Oui d’accord pourquoi pas. Au fond, de nombreux valides le font déjà pour des raisons assez similaires, rien de nouveau sous le soleil. 
J’ai longtemps été très critique sur l’assistance sexuelle parce que « C’est pas le problème, c’est pas la solution » et parce qu’elle est organisée de façon dégueulassement validiste. J’ai déjà écrit tout le mal que j’en pensais (ici) et je le pense toujours, mais je comprends aussi, sincèrement, que ça peut être un outil facilitateur et apaisant, pour certains.
Ces personnes sont minoritaires, en réalité bien peu d’entre nous seraient intéressés, mais évidemment minoritaire ne signifie pas négligeable, et après tout : si les valides y ont recours, pourquoi n’aurions-nous pas aussi ce choix, parmi un large éventail de vécus possibles ?

Accessibiliser le Travail Du Sexe
On a du mal à y recourir parce que c’est pas légal le manque d’accessibilité, déjà. Vu leurs conditions de travail précaires, on ne peut pas s’attendre à ce que les TDS nous reçoivent dans des locaux dernier cri, aux normes PMR et tout. La passe rapide dans une voiture ou dans un coin isolé, c’est compliqué aussi quand il faut nous allonger pour nous déshabiller.
Mais il y a peut-être surtout la peur de mal faire. À force de s’entendre dire qu’il faudrait une formation complexe pour nous baiser sans nous blesser, combien de TDS osent accepter de nous manipuler sans avoir potassé de A à Z le manuel des castors juniors, même si on leur promet qu’on est pas fragiles, qu’on va leur expliquer, que c’est pas compliqué ? Très peu.
On s’entend dire « Désolé, je fais pas ça » et on finit par capituler.
Même en payant on ne veut pas de nous ? Wow.
Alors au lieu de cloisonner « pauvres chatons handis / méchants clients valides », si on tentait plutôt de rapprocher les communautés TDS et handis, pour réfléchir ensemble, sans validisme ni charité, à ce qui leur permettrait de mieux nous accueillir ? Comment pourrait-on s’entraider, s’entrapprendre, pour mieux se rencontrer ? Leur apporter nos souhaits, nos suggestions, répondre à leurs interrogations… Et en échange soutenir leurs revendications, et exiger la reconnaissance de leur travail , bien au delà de la seule question du handicap.
Mais ça madame Cluzel, je doute que ça fasse partie du plan.

Alors analysons plutôt l’origine du problème.
De quel manque s’agit-il exactement ? 

Le manque de jouissance ?
Oui peux le comprendre, c’est super cool de jouir. Mais je ne crois pas que dans ce manque, il n’y ait qu’une pulsion biologique.
Il faudrait vraiment, collectivement, arrêter de mystifier ça comme l’alpha et l’omega, comme un besoin physique absolu et élémentaire. Se sentir exclu de ce plaisir là, quand les romans, chansons et même publicités nous y ramènent constamment (même totalement hors de propos) c’est d’une violence inouïe. Alors que très franchement, pour le plaisir des sens, le parapente ou la raclette ça fait aussi pas mal le job.
Mais c’est vrai aussi que le plaisir sexuel et sensuel, c’est quand même très cool et c’est dommage de ne pas en profiter. Fort heureusement, on peut aussi s’en donner seul.
Si t’as des mains, tu es sauvé fais toi plaisir.
Si t’as des mains mais qu’elles ne sont pas trop mobiles, il existe peut-être des sextoys adaptés qui pourraient t’aider à grimper aux rideaux. Non ? Et bien peut-être qu’on pourrait les concevoir alors ?
Et si tu ne peux vraiment pas bouger, peut-être (peut-être) que tu as un cerveau ? Bonne nouvelle, avec peu ou pas du tout de stimulation physique, tu peux aussi atteindre l’orgasme. Oui oui, le vrai, et on ne le dit pas assez.

Accessibiliser la gynéco 
Mais en fait, globalement on ne parle pas de nos sexes. Personne. Même pas le corps médical. Même pas nos gynécos, puisque souvent on en a pas. Même là, on est exclus, et pourtant oui, la considération de nos sexualités commencent ici : de la contraception à la procréation, en passant par le bon fonctionnement général de nos organes génitaux.
Mais les cabinets des gynécos sont bien souvent inaccessibles en fauteuil. Et quand on on peut y entrer, c’est la table qui est trop haute, les étriers impraticables. Et puis le validisme des soignants qui vont considérer qu’on ne va pas s’embêter à nous examiner, de toutes façons pour ce qu’on a d’activité sexuelle, hein…  Alors de nombreuses femmes jettent l’éponge et renoncent à un suivi gynéco régulier.
Peut-être qu’il y a un vrai travail à commencer ici pour réhabiliter nos sexualités.

Mais vivre une sexualité, bien sûr, ça n’est pas qu’une question charnelle.

Le manque de plaire est dur à vivre aussi.
C’est vrai qu’on est moins souvent désiré, spontanément. C’est souvent une lutte pour nous que d’exister dans le game de la séduction. Simplement exister, être considéré comme un être genré, sexué. Aux yeux de beaucoup de valides, ça ne va vraiment pas de soi.
« À cause du handicap » ? Non, en tous cas pas comme un truc intrinsèque, mais bien davantage à cause du manque d’images culturelles adéquates. Chaque fois que le valide a vu un handi à l’écran, c’était pour parler de handicap. Le Téléthon, intouchables, la prévention routière ou autre drame social. Jamais on ne nous invite pour parler de sujets légers, alors forcément, le valide ne percute pas qu’on peut être aussi ce genre de partenaires. Il faut lui indiquer lourdement…
Le désir est une chose éminement culturelle, construite, et on peut y travailler très concrètement en veillant à nos représentations. « Changer le regard » ne se fera pas à coup de bons sentiments et d’opérations de sensibilisation, non. On va juste imposer nos images badass à vos regards frileux. Forçons la porte des standards de beauté, roulons sur les podiums, couchons-nous sur papier glacé, jaillissons dans le porn.

Réapproprions-nous nos corps.
Mais ça n’est pas qu’aux yeux du monde, qu’il faut apprendre à sortir du cadre. Apprenons nous-même à ne plus copier la norme.
Échangeons, partageons nos astuces, enrichissons-nous de nos créativités.
Il nous faut plus d’espaces de parole sans valides, pour souffler librement.
Apprenons à ne plus nous excuser d’être autres. Enterrons nos hontes, et apprenons la fierté d’être nous, d’avoir tant à offrir.

Puis jaillissons partout ! Imposons-nous dans la vraie vie.
C’est quand même là que le sexe est le meilleur.
Sortons, rencontrons !
Quoi ? Ça non plus c’est pas possible ? Des marches ? Des transports inadaptés ?… Damned.
Dans ce parcours du combattant, quid de l’accessibilité des bars, des boites, des festivals ou du club de macramé ou on aurait pu faire des rencontres ? 
15 % des couples se seraient formés au travail : vous connaissez le taux d’emploi des personnes handicapées ?
Alors on passe par les sites de rencontres, la modernité a du bon. Et… On lui donnez rendez-vous où, à ce date ? Un resto, un ciné, un concert ? Même problème de logistique, n’espérons aucune spontanéité.
Elle nous propose un dernier verre ? Ah si elle n’habitait pas au 3ème étage sans ascenseur…
Quand on exige l’accessibilité des bâtiments (comme la loi le voudrait depuis 1975, bordel!), on ne parle pas juste de la boulangerie du coin, mais de ce truc qui peut ruiner chaque parcelle de nos vies, jusque dans leur intimité.

Exister dans la sexualité présuppose d’exister tout court.
Et on existe, bien sûr, mais à quel prix ?
Comment s’investir dans la séduction, plaire et aimer, quand la précarité de nos quotidiens nous ronge toute énergie ?
Comment avoir les moyens de mener une vie sociale quand l’AAH nous laisse sous le seuil de pauvreté  ?
Comment prendre soin de soi quand on manque déjà d’aides humaines pour les actes vitaux ?
Comment avoir l’esprit léger, quand le gouvernement chaque jour grignote nos droits, sabote nos quotidiens ?

Nous voilà arrivés à la base de la pyramide de Maslow. Merci madame Cluzel de vous intéresser à notre épanouissement sexuel. Vous avez vu, il y a du boulot, mais aussi plein de solutions pragmatiques, simples, et même pas polémiques .
Et devinez par quoi il va falloir commencer ? (Les autres, dites rien ;-))

Le droit au cul n’existe pas, ça serait absurde.
Par contre, oui, nous irons chercher un par un tous ces droits préalables essentiels, qui nous permettront d’accéder à la vie sexuelle de notre choix, en toute équité de nos frères et sœurs valides.