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Mois : décembre 2015

La poulette de batterie et les allumeurs de réverbères

Tu te souviens quand je disais que je changeais beaucoup, que mes bases foutaient le camp et que j’observais tout ça sans comprendre mais avec un grand sourire aux lèvres ? En fait j’ai compris et je vais essayer de t’expliquer. Je crois que ça tiendra pas dans un article cohérent tellement ça bouillonne. Mais c’est bien, tu vas voir. <3

Acte 1 : Allumeurs de réverbères

En fait ça n’a pas commencé à changer quand j’ai teint mes cheveux en bleu, mis des robes ou fait du parapente, mais quand je me suis inscrite sur OkCupid vers avril. Oui, c’est un site de rencontre mais cet article ne parle pas d’amour même si cette histoire en déborde plus ou moins. Je me suis toujours sentie super mal sur Meetic et consorts, mais ce site c’est ma maison, c’est différent et plein de gens lumineux. Je n’y ai pas trouvé le prince charmant (le cherchais-je vraiment) mais quelques types à l’esprit éblouissant, foutrement intelligents. Je ne parle pas de cette intelligence fadasse du type réussite-performance, mais de celle, très aiguisée, qui rend beau, drôle, humain, conscient de ses failles et de ses chances. Chers et précieux, un à un. (Merde, j’avais dit que ça parlerait pas d’amour mais je vous aime, les mecs.). Bref, on discute parce que oh la la j’ai de la chance, ils daignent me parler même si je leur arrive difficilement à la cheville. Je savoure ma chance et je me nourris de ces échanges qui fusent comme des comètes. C’est du sport, j’essaye de renvoyer les balles sans être trop ridicule, donner l’illusion. Je prends un plaisir fou à ce petit jeu, je jubile. L’illu
sion a l’air de marcher, ils vont même jusqu’à parfois insinuer que je pourrais avoir le même fonctionnement qu’eux, ah ah, c’est ça ouais, vils flatteurs . Il y a une simplicité dans tout ça. J’ai le droit d’utiliser des mots justes sans qu’on m’accuse gentiment de parler comme un livre, des mots jolis parce qu’ils seront appréciés, des sous-entendus juste esquissés parce qu’ils seront immanquablement entendus, et faire plein de jeux de mots très très pourris parce qu’ils excellent dans l’escalade du mauvais goût. C’est aussi stimulant qu’apaisant. On se teste, on se prête de bouts de cerveau, on joue au docteur, j’avance. Ils me poussent dans mes retranchements et je constate que le monde est plus grand que je ne le croyais.

« Nourris-moi », leur dis-je parfois, et je vous jure que c’est purement intellectuel.

Dans l’euphorie, j’accepte de mettre à bas cette minuscule carapace qui me restait, mais oui, cap, bien sûr, fastoche  ! Et là, méga-surprise. O_o Sous ce voile que je croyais léger, il y avait des montagnes de barricades. Ok. Qui se sont mises à tomber comme des dominos, au rythme des éclats de rire.

Acte 2 : Où l’on se jette à l’eau

Automne, repli, absence, réflexion, action. J’essaye de profiter de cette traditionnelle période de parenthèse pour intégrer ce qui ronronne. J’échange moins, je réfléchis plus. J’investigue de fond en comble sur le fonctionnement de mon cerveau, mais juste sous l’angle de la dépression saisonnière bien sûr, what else ? Et puis des petites gouttes d’eau décisives. « Tu es peut-être surefficiente » « … Ouais. » M’entends-je répondre. Google me fait cheminer. « Surefficiente » oui ça va, pour moi c’est l’image du moteur en sur-régime et je crois que je pense trop. Je me mets à lire beaucoup beaucoup de choses. Qui me parlent. Surdouée par contre non ah ah, lol quoi. Haut potentiel, l’expression est séduisante, ça ouvre à plein de possibles. « Zèbre » pas question, je vois ce terme comme un fourre-tout trop Caliméro pour moi, à l’effet Barnum prononcé. Je lis « Apprendre à faire simple quand on est compliqué« , puis un autre livre, tente un forum. Bon, les barricades s’éloignent encore. Ok. S’il fallait une dernière pichenette, sur OkCupid encore, je reçois « Oui bonjour, ton profil m’interpelle, je pense que tu es surdouée. » Mais… WHAT ?! 😀

Téléphone (« test », « je me demande », « éventuelle surdouance » Puis raccrocher rouge de honte, comment ai-je osé dire et même penser ça ? /o\). Premier rendez-vous stressant (« Je viens vous voir à cause d’OkCupid » Oui j’ai vraiment dit ça). Deuxième rendez-vous pour le test, moins stressant bizarrement, plutôt fun. Troisième rendez-vous de restitution. Réception de mon bilan, Des pages de chiffres, tableaux, courbes de gauss et rangs percentiles, qui valident l’hypothèse.

Acte 3 : Le premier jour du reste de ma vie

Pardon pour la formule éculée.

Retour chez moi avec un sourire niais scotché sur mon visage, heureusement je ne voyais personne ce jour-là. Je ne pensais pas que ça me ferait autant d’effet, vraiment. C’était il y a 15 jours et ça farandole encore dans ma tête.

J’aurais pu le savoir il y a très longtemps, mais je ne voulais pas. Mon hypothèse c’est que mon petit Moi avait déjà assez de différence à gérer et n’avait pas besoin de cette étiquette supplémentaire. Je suis contente de ne pas avoir eu à me la trimballer. Mais maintenant c’est différent, et qu’est-ce que c’est bien ! o/ J’ai quand même une chance inouïe :

1) Je fais partie des gens qui pensent « plus fort » qu’une grande partie de la population
2) Je le vis apparemment beaucoup mieux que la grande majorité de ces 2 % d’hyperconnectés ^^

Je crois que les barricades ont bien fini de tomber, mais les petites portes n’ont pas fini de s’ouvrir, je pousse des oh, des ah, c’est fabuleux. Je suis comme une gosse devant ma nouvelle vie. Ça ne change rien, et en même temps ça change tout. Je peux revoir TOUS les recoins de ma vie sous un éclairage nouveau, c’est super excitant, j’ai tout à construire, j’en chialerais de joie. Oui, ça fait ça aussi quand t’as plus de barricades. :-)

Parce que oui, j’aurais dû commencer par là mais plus qu’une question d’intelligence, c’est surtout, vraiment, un mode de fonctionnement, un câblage différent. Qui, si tu sais le manier, peut t’amener assez loin, mais tu peux aussi rester un gros naze toute ta vie. Mieux : tu en as tout à fait le droit. A la base, il y a ce qu’on appelle « pensée en arborescence », synonyme accepté : « C’est le bordel dans ma tête et ça m’épuise« . Une illustration chez Babeth. Et là vous êtes quelques uns (et je sais un peu lesquels) à vous dire « Oui ben rien d’extraordinaire, tout le monde pense comme ça. ». Faut que je vous dise un truc, ça fait bizarre, mais apparemment… Non.

Et cet influx électrique qui fuse dans tous les sens se ressent aussi hors cerveau, c’est tout un système nerveux en surchauffe (sauf mes moto-neurones, quoi. ^^), ce qui crée des hypersensibilités sensorielles et émotionnelles tout aussi fatigantes mais attachantes.  C’est apparemment ce qui rend pas mal de surdoués malheureux, en décalage, mais c’est aussi ce qui met des paillettes dans la vie. Moi en tous cas vous l’aurez compris, j’aime beaucoup. ^^

En 6 mois, même mon corps a changé de régime au passage : je dors comme un bébé (sans somnifères, alors que je ne m’en passais plus depuis 4 ans, 7h de sommeil me suffisent au lieu de 9-10, ce pied !), j’ai perdu 8kg sans savoir pourquoi ni comment, je suis beaucoup moins frileuse (non c’est pas anodin pour moi, et en plus j’aime bien le double sens), et… J’ose encore à peine y croire mais… La dépression hivernale, c’est fini. Je crois que mon cerveau bridé suffoquait littéralement. Maintenant qu’il est correctement nourri et oxygéné, je crois qu’il fera face. Oh avec des petites baisses peut-être, mais plus de cette façon abyssale qui me rongeait la vie. J’ai encore envie de chialer de bonheur, c’est d’un relou ce truc. ^^

Avant le test déjà, j’avais compris LE truc à retenir (du coup je n’avais pas peur que le test dise non : j’avais déjà la clé) : mon cerveau à besoin de ce genre de nourriture. Et moi j’ai besoin de ce genre d’humains. (Quand je regarde les gens qui m’entourent déjà, ça me fait sourire.)

Je ne sais pas exactement ce qui en ressortira mais ça me plaît d’avance. J’ai traversé cette formidable aventure en sautillant et ça continue. Ça répond à des tas de questions que je ne pensais même pas me poser, moi qui croule habituellement sous les questions sans réponses, ça me change et ça fait un bien fou.

Premier changement : être différemment intelligente ne va pas me rendre plus exigeante mais plus indulgente. Envers les autres déjà, parce que mieux comprendre mon fonctionnement, et donc celui des autres facilite infiniment la communication, vraiment. Indulgence avec moi aussi, parce que je m’en suis peut-être fait un peu trop baver, et qu’il serait temps que je me foute la paix. J’ai envie de faire quelque chose de cette chance, je vais me secouer les puces quand il faudra, mais je vais aussi essayer de ne pas me mettre trop de pression. Accepter de décevoir par exemple. Et je voudrais lever vraiment le pied sur le sarcasme. Bon, ça c’est pas gagné. :-)

J’ai l’impression d’être une poulette de batterie qui a vécu une demi-vie tassée et entassée dans un hangar, et qui découvre le bonheur de gambader et voleter à l’air pur. Le pire c’est que la porte était même pas fermée. Mais les poules, c’est rien que des moutons. Enfin je me comprends.

Aparté : En parler ou pas ?

En deux semaines, j’en ai très peu parlé. (Ou plutôt, beaucoup mais à très peu de gens, pardon à eux, ou plutôt à elle ^^) Par manque d’occasion, plus que par volonté. Je suis encore toute newbie dans ce petit monde, je ne sais pas trop ce qui se fait. J’ai l’impression qu’il faut le taire, mais je ne comprends pas trop pourquoi. Pour ne pas avoir l’air prétentieux ? Mais y a pas de quoi se vanter, on y est pour rien et tant qu’on a rien accompli ça n’a rien de valorisant.

Est-ce que c’est culturel-français ? Je veux dire, quelqu’un qui a été doté d’un super corps sera super bien vu, mais quelqu’un qui a un cerveau hors du commun ferait mieux de ne pas trop la ramener ? Mais tant que le premier n’a pas remporté un marathon et le deuxième un prix Nobel, y a pas de raison de rougir ni de honte ni de fierté.

J’ai un corps qui marche beaucoup moins bien que la plupart des gens (euphémisme). Je ne m’en suis jamais sentie diminuée, inférieure à un corps ayant plus de facilités, ni même envieuse. J’ai un cerveau qui marche plutôt mieux que la moyenne, ben pas plus de raison de me comparer. Et tu peux me dire pourquoi je suis en train de me justifier ? Est-ce que je vais bientôt me prendre le poids de préjugés anti tête d’ampoule après le bullshit sur les leçons de vie ?

J’en parle parce que je vis la meilleure de mes 36 premières années. Alors ici au moins, je ne peux pas me taire.

PS : Si c’est tout en bordel dans ta tête, tu as le droit de te poser des questions sur toi, c’est même pas prétentieux. C’est peut-être ça, c’est peut-être pas ça, t’emballe pas, mais c’est vraiment une hypothèse intéressante à creuser, au pire tu ne seras pas moins bon, tu auras toujours appris quelque chose sur toi, c’est jamais perdu. Comme c’est mon sujet chouchou du moment, si tu as des questions ou juste envie d’en parler, n’hésite pas écris-moi.


Edit J+4 : Je ne sais toujours pas si j’ai bien fait d’écrire ça. Toute à mon euphorie d’ouvrir toutes ces petites portes, j’avais besoin de partager, tout, mais je ne suis pas sûre de l’avoir bien fait. Peut-être que si j’avais plus attendu, j’aurais mieux su expliquer ce que ça changeait vraiment pour moi. Je n’ai pas eu de mauvaise réaction, mais j’ai peur que tout ça puisse être mal perçu. Pour accepter de décevoir c’est pas encore ça tavu. Je n’en reparlerai plus ici je pense (?), j’éditerai, modifierai peut-être cet article quand j’aurai avancé / digéré.

Ta mère elle vote Le Pen

La première fois que j’ai entendu parler de Le Pen, on était en 1987. J’avais 7 ans, un superbe cartable papillon et plein de bons points (retrouvés cette semaine justement). On est dans le couloir du CP de Pierre et Marie Curie et ma copine Camille me lance « Et ton père il vote Le Pen ?! Ah ah ah ! »  « Hein, quoi, le peigne ? » (J’avoue qu’aujourd’hui, mon cerveau fait encore parfois clignoter un peigne quand je pense au clan)

Le soir à table je demande « Papa, maman, c’est quoi Le Pen ? ». Mes parents avaient 20 ans en 68, ont fait le Larzac, sont amis avec ce Monsieur, et se sont rencontrés parce qu’ils avaient les mêmes autocollants anti-nucléaires sur leurs deux-chevaux, si ça peut vous donner une idée. Alors on m’a expliqué le vieux borgne au bandeau, qui croit que mes copines Sultan, Senay, Nora et Karima valent moins que moi.

Ah ah, décidemment elle est vraiment trop drôle ma copine Camille ! « Ta mère en slip au Prisunic » c’était déjà pas mal , mais « Ton père il vote Le Pen » c’est tellement improbable que c’est tellement drôle ! Adhérer à ce genre d’idées loufoques ?! Mais personne, jamais ! Ah ah rions !

Voilà, 2015, soir d’élections, ça sera mon principal commentaire.

Je préfère ne pas savoir ce soir ce qu’aura voté mon père.

Camille vit au Portugal et elle a bien raison.

Me demandez pas de voter Chirac une deuxième fois.

 

Bande son : Kent – Tous les mômes

 

 

On va s'aimer (avec des playmobils et un ukulélé)

Suite des événements.

La foule continue à avoir peur de quelques gars tarés et armés.

Nos politiques, différemment tarés et armés (mais pas mal quand même), continuent à nous faire peur

Ils nous brident, nous scrutent, nous recroquevillent, nourrissent le haine, la peur, et créent les conditions pour de nouveaux drames. Etat d’urgence, fermeture des frontières, big brother is watching us et perquisitionne à tours de bras et dans l’abus le plus total, modifie la constitution pour que cette situation de sur-contrôle bien confortable puisse perdurer.

« Oh oui, se pâme la foule frissonnante, merci de nous protéger, serrez plus fort ! »

 

Alors on a repris mes playmobils, sa petite voix et son ukulélé (et nos âmes d’esthètes, ouais), et on revient brailler pour nos idéaux-oh-oh-oh-oooh.